Quand Facebook s’imagine monnayeur mondial avec le Libra

Quand Facebook s’imagine monnayeur mondial avec le Libra
Quand Facebook s’imagine monnayeur mondial avec le Libra

En association avec 27 entreprises, Facebook a annoncé, en juin, la création d’une filiale dédiée au développement d’une cryptomonnaie, appelée «Libra». Un projet qui lui donnerait une domination économique, financière et politique mondiale…Eclairage.

 

La révolution numérique a conduit au développement de cryptomonnaies (Bitcoin, Ethereum, Ripple…), que certains auteurs préfèrent appeler «cryptoactifs» en raison de leur extrême volatilité. Ces cryptomonnaies emploient les techniques de cryptographie, circulent sur un réseau informatique décentralisé et reposent sur une blockchain (chaîne de bloc), un journal de transactions partagé et public. Le point cardinal est qu’elles ne s’appuient sur aucune Banque centrale et constituent ainsi des monnaies alternatives à la monnaie légale, en ce qu’aucun agent économique n’est tenu de les accepter en paiement. Certaines offrent même une forme très avancée d’anonymat, qui fait les beaux jours du Darknet.

 

Des milliards d’utilisateurs potentiels

 

Le 18 juin, Facebook a publié le livre blanc de son projet de cryptomonnaie Libra, associée à un portefeuille électronique, dénommé «Calibra». Bien que les détails de son fonctionnement restent encore assez flous, l’on sait, à ce stade, que Facebook s’est associé à 27 entreprises (Ebay, Uber, Visa, iliad, PayPal…) pour assurer le pilotage de cette cryptomonnaie, dans le cadre d’une association à but non lucratif basée en Suisse, à Genève. Personne n’est dupe que Facebook espère ainsi trouver un relais de croissance à son actuel modèle publicitaire, le Libra s’adressant potentiellement aux 2,7 milliards d’utilisateurs du réseau social et aux 1,7 milliard de personnes exclues du système bancaire classique ! Mais pour éviter l’extrême volatilité que connaissent les autres cryptomonnaies dont le célèbre Bitcoin, le Libra devrait être lié à un panier de devises et d’actifs financiers sûrs (en tout cas réputés peu volatils), acheté avec les fonds versés par les 28 entreprises partenaires, même s’il est loin d’être acquis que ce fonds de réserve soit de taille suffisante pour lisser les fluctuations.

 

Un mélange des genres

 

Mark Zuckerberg, patron fondateur de Facebook, a promis que les données récoltées sur le réseau social ne seraient pas confondues avec les données financières. Mais les récents scandales dans lesquels est impliqué le géant du numérique laissent planer un doute. Qu’il suffise de rappeler le médiatique scandale Cambridge Analytica, une société spécialisée dans l’analyse de données politiques, qui a accédé légalement aux données personnelles de 87 millions d’utilisateurs de Facebook pour cibler des électeurs, lors des campagnes électorales…

 

L’entreprise vient certes d’écoper d’une amende négociée de 5 milliards de dollars à la suite d’une enquête de l’autorité fédérale de régulation des communications (FTC), ainsi que de l’obligation de mettre en place un comité indépendant sur la protection de la vie privée. Mais cela n’entame pas pour autant sa toute-puissance, puisque Facebook dispose toujours des trois principales armes de domination à l’ère numérique : des données nombreuses gracieusement concédées par des utilisateurs pas toujours bien informés, une trésorerie abondante et une capacité à attirer les talents. Voilà certainement pourquoi Mark Zuckerberg continue à penser que le profil Facebook pourrait devenir un «passe» universel pour vivre (survivre ?) dans le monde numérique. Une ambition que l’on retrouve sous un vocable à peine différent dans le projet Libra où il est question de «l’identité numérique décentralisée et portable».

 

Une remise en cause de la souveraineté des Etats

 

Dans ces conditions, laisser 28 entreprises, qui savent tout (presque) de leurs clients, créer une monnaie privée à l’échelle mondiale revient à leur accorder un pouvoir économique et financier considérable. Ce, d’autant plus que ces entreprises n’hésiteront pas à proposer à terme, des crédits sur mesure pour consommer encore plus dans leur réseau. Le système monétaire, déjà entre les mains des banques avec tout ce que cela implique de crises potentielles, tomberait alors dans celles des géants du numérique qui ne pourront pas bénéficier des garanties d’une Banque centrale en cas de coup dur. Avec le Libra, on tomberait de Charybde en Scylla sous couvert de liberté !

 

En outre, le projet Libra néglige que la monnaie est avant tout un construit social. Dès lors, comme le rappelait l’économiste Michel Aglietta, il est absurde de vouloir créer une monnaie mondiale alors qu’il n’existe aucun ordre social mondial ! On pourrait ajouter que ce projet est aussi politiquement dangereux, dans la mesure où un groupe d’entreprises privées cherchent, en fin de compte, à s’approprier un bien public, et déposséderait de la sorte les Etats des derniers attributs d’une souveraineté déjà partiellement abdiquée à la finance.

Raphaël DIDIER